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Enfermé dans son laboratoire, dont le lieu est généralement tenu secret, l’alchimiste, équipé de ses outils et de son savoir, pourrait bien être en train de travailler à l’apparition d’une matière ou d’un état d’incarnation d’un nouveau genre...

 

Comprendre le secret de production des différents règnes – minéral, végétal, animal – par la nature, fut le premier désir alchimique. Ainsi, un texte égyptien ayant traversé les âges nous apprend que la déesse Isis aurait persuadé un ange de lui révéler le cœur de ce mystère : « Apprends que celui qui sème de l’orge récoltera aussi de l’orge et celui qui sème le blé récoltera aussi du blé. [...] Prends conscience à partir de ceci que c’est là la création toute entière et tout le processus de la venue à l’existence. » Le secret paraît si simple. Il ne l’est pas. Contre toute attente, notre science – possiblement par excès de matérialisme – n’explique toujours pas véritablement le phénomène de la vie et des forces fondamentales qui régissent notre monde.

Ainsi se profile un deuxième désir alchimiste. L’opérateur du Grand Œuvre, qui lui, n’évolue pas dans un monde matérialiste mais dans un univers où tout est « vivant », ne cherche pas seulement à (re)produire une matière, mais à révéler son « âme ». Matérialiser l’esprit, spiritualiser la matière, voilà le programme qu’il s’est donné. Il en découle qu’au travers de la production du matériau le plus noble qui soit – la pierre philosophale –, l’objectif est d’œuvrer au perfectionnement du monde, à commencer par soi-même. Installé au cœur de son laboratoire, équipé de sa matière première, de ses outils et de son savoir, l’alchimiste entame donc un long chemin initiatique à la croisée de la technique et de la mystique, du corps et de l’esprit.

Une clé pour l’évolution

Nous ne le dirons pas assez : les alchimistes – tout comme les penseurs de l’Antiquité dans leur majorité – perçoivent le monde comme étant habité par une âme qui a, plus ou moins, oublié ses origines. « Le fondement de l’hermétisme, qui est dans son essence la même chose que l’alchimie, est que l’âme de l’homme, des animaux et des choses est tombée ici-bas dans la matière, dans des corps qui l’endorment ou la congèlent. Il s’ensuit que cette descente de l’âme dans le monde matériel puis son réveil sont perçus comme les conditions pour l’apparition d’un corps glorieux », révèle le Pr Stéphane Feye, fondateur de l’école Schola Nova et expert des travaux de l’alchimiste Louis Cattiaux. Le but de l’alchimiste est donc d’œuvrer à l’apparition d’un nouveau genre : une matière « réveillée », glorieuse, pleinement consciente, pourrions-nous dire. Et cette transmutation serait une clé pour l’évolution de tout ce qui est manifesté.

Dès lors, la conception attachée à l’alchimie est celle d’un cycle d’involution, suivi d’une évolution, et donc d’un processus initiatique permettant de croître. « L’âme s’endort en s’infusant progressivement dans la matière pour mieux s’éveiller par la suite aux multiples merveilles de la Création », complète Philippe Deschamps dans Alchimie, Pour une autre conception du monde. Par la suite, les religions monothéistes ont associé cette « chute » de l’âme à la notion de « péché ». Au départ, cela n’avait rien de péjoratif. « Nombreux sont ceux qui pensent d’ailleurs que la chrétienté n’a fait que reprendre les grands thèmes de l’hermétisme, en essayant toutefois d’effacer toute trace de cette filiation. Notamment lorsqu’elle présente la notion de résurrection dans un corps glorieux. Le christianisme serait donc une manifestation de la première philosophie, la prisca philosophia », signale Stéphane Feye. Réveiller l’âme du monde au travers du Grand Œuvre ?

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« Travaille et tu trouveras »

« Lege, lege, relege, ora, labora et invenies » (Lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras), est-il écrit dans de nombreux manuscrits. Pour œuvrer, l’alchimiste se retire dans son laboratoire, dont le lieu est généralement tenu secret. Il y entame, souvent à la n de l’hiver, un long processus nécessitant de connaître les procédés et les moments opportuns pour les opérations à suivre. Ceux-ci lui sont communiqués par les enseignements d’un maître, ou les innombrables et obscurs textes alchimiques. Il partira ensuite d’une « matière première » et de la « semence de l’or », qu’il va distiller et cuire dans des alambics, des vases épais ou de verre – des creusets parfois nommés « œufs » une fois le processus lancé. Le tout aura lieu au sein de son athanor, son four alchimique, pour l’utilisation duquel la connaissance « des feux » est essentielle. La tâche est ardue. La patience doit être au rendez-vous. C’est une expérience technique, organique et psychique, avec laquelle il est impossible de tricher car le résultat de la transmutation des métaux ne pourrait être dissocié de la maturation du corps et de l’âme de l’alchimiste lui-même. Dans sa version la plus traditionnelle, l’alchimie est ainsi pleinement « opérative » sur le plan technique et psychique.

La matière première

Une grande difficulté est de savoir quelle est cette fameuse « matière première ». Quel corps doit-on employer ? « À la rigueur, tout dans la nature étant formé de la même matière unique, diversifiée en deux principes antagonistes, on [pourrait] employer n’importe quelle substance, végétale, animale ou minérale », rapporte Serge Hutin dans L’Alchimie. En effet, pour l’opérateur, toute la matière est une au départ. Elle se divise ensuite en deux principes complémentaires, masculin et féminin, pour ensuite se diversifier. « Elle peut prendre diverses formes et sous ces formes nouvelles, se combiner à elle-même et produire de nouveaux corps en nombre indéfini », poursuit Serge Hutin.

Rien ne disparaît, tout se transforme, c’est ce que symbolise le serpent qui se mord la queue, l’Ouroboros. Pour l’alchimiste, « toute matière est faite, en proportion différente, de deux choses qui en s’unissant en font une troisième : le mercure (principe féminin, passif, froid) et le soufre (principe masculin, actif, chaud) font le sel (catalyseur, union des deux). Mais dans la matière, il y a aussi deux empêchements, deux crasses : le flegme et la tare », détaille Stéphane Feye. L’une se retire par la calcination, par le feu, l’autre par la distillation, par l’eau. Les alchimistes évoquent aussi quatre éléments qui désignent divers états ou degrés de liberté de la matière : « La terre recouvre l’idée de tout ce qui est dense, l’eau traduit ce qui coule ou la fluidité, l’air c’est le volatil et le feu recoupe la notion d’énergie », précise Philippe Deschamps.

Sublimation des composants

L’alchimiste va ainsi, à l’aide de différents procédés, dont la distillation et la cuisson, décomposer sa matière première pour la purifier et la recomposer. « L’objectif de l’alchimie consistera donc à sublimer progressivement la matière, afin de permettre l’éveil et l’expression du feu en elle », souligne Philippe Deschamps. Elle passera par des stades qui seront marqués par différentes couleurs : noir, blanc, jaune (une phase transitoire), rouge. L’œuvre au noir recoupe la putréfaction, la décomposition. L’œuvre au blanc, l’émergence d’une première matière purifiée. L’œuvre au rouge, l’apparition de la pierre philosophale.

Ce processus permettrait de libérer la quintessence de la matière première qui, tel le phénix qui renaît de ses cendres, devient alors la pierre philosophale – une poudre ou une pierre rouge. « L’alchimiste, par ses procédés de calcination, distillation, solution, condensation, putréfaction, purification, fermentation, acidification, triture sa matière maintes et maintes fois, et en sublime les composants », explique Philippe Deschamps. « Altère et dissous le mari entre l’hiver et le printemps, change l’eau en une tête noire et élève-toi à travers les couleurs variées vers l’Orient où se montre la pleine lune. Après le purgatoire apparaît le Soleil blanc et radieux », poétise George Ripley dans Le Livre des douze portes.

La pierre miraculeuse

Manifestation d’un matériau perfectionné ayant atteint l’excellence, la pierre philosophale est perçue par les alchimistes comme porteuse d’une vibration contagieuse qui va mettre tout ce qu’elle touche au diapason de son harmonie glorieuse. D’un côté, elle transformerait tout en or – le symbole de la matière la plus parfaite et la plus noble qui soit –, de l’autre, elle serait une médecine universelle et pourrait même conférer l’immortalité. Ainsi, elle sera appelée par certains la « panacée » ou l’« élixir de longue vie », tant ses propriétés seraient miraculeuses. « La pierre philosophale guérit toutes les maladies, enlève le poison du cœur. [...] Elle guérit en un jour une maladie qui durerait des mois. Elle rend au vieillards la jeunesse », affirme Arnaud de Villeneuve dans Le Rosaire des philosophes. « Elle devait également communiquer à son détenteur toutes sortes de pouvoirs merveilleux : se rendre invisible, commander aux puissances célestes, se déplacer à son gré dans l’espace », complète Serge Hutin. Le Grand Œuvre peut être vu comme un processus analogue à celui de la création du monde. Son objectif est de continuer, parfaire, ce que la nature a commencé. « L’alchimiste refait en vase clos le travail de la nature et même, dans une certaine mesure, celui de la divinité », conclut Serge Hutin.

Encadré - La semence, source d’un principe vital

« Il existerait une semence des métaux, tout comme existent celles des animaux, des végétaux et des hommes. Cette importante idée de semence fait référence à la possibilité de la transmutation, considérée comme une génération, un enfantement, un acte de production et de multiplication. L’œuvre ne consiste donc pas en une simple combinaison de corps chimiques, elle fait appel au principe vital de la matière. » Extrait d’Alchimie, Pour une autre conception du monde, de Philippe Deschamps.

EN BREF...

Je suis auteure et journaliste, titulaire d'un Master de philosophie (DEA), de diplomes de psycho-praticienne et d'homéopathe. Mon regard porte sur les nouvelles tendances dans les domaines de la médecine et des thérapies, des sciences du vivant et de la spiritualité.  En savoir plus...

J'oeuvre pour la promotion d'un savoir respectueux de l'intelligence du vivant, de la réalité d'une symbiose entre l'homme et son environnement et de la profonde capacité de l'humanité à évoluer

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