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3 petits extraits de mon mémoire : "Corps et esprit, deux facettes d’une même réalité ? De la nécessité de sortir d’une métaphysique dualiste pour penser une phénoménologie du vivant" - Supervisé par le Pr Natalie Depraz - Université de Rouen - 2017.

 

La famille des thérapies psychocorporelles, qui regroupe de très nombreuses méthodes, se caractérise par un effort d’interprétation des interactions entre les processus corporels et psychiques vécues par ses patients. D’autre part, elle développe des techniques dont la visée est d’optimiser les capacités régulatrices de ces deux niveaux. De fait, la pratique clinique montre que nos états psychiques affectent nos organismes, que l’état de nos organismes impacte nos états psychiques, et que des procédés thérapeutiques peuvent bénéficier de ce dialogue. Ceci est clairement confirmé par les recherches scientifiques comme celles de la psycho-neuro-immunologie, qui met en évidence les relations entre les trois grands systèmes que sont les systèmes nerveux, endocrinien, immunitaire et la psychologie, et qui a validé les effets de certaines méthodes psychocorporelles telles que la méditation, le yoga, les massages, la visualisation etc.

Cette corrélation corps-esprit, qui ne fait plus aucun doute, soulève toutefois de délicates questions d’interprétation, difficiles à résoudre sans une réflexion philosophique approfondie.

En effet, le monde des thérapies psychocorporelles, en cherchant à formuler au mieux une sorte d’unité dont le corps et l’esprit seraient deux aspects, se heurte à une difficulté majeure : le concept d’esprit évoqué est majoritairement décrit comme étant de nature transcendante. La plupart des praticiens et enseignants de ce milieu, ne réduisent pas l’esprit à la simple manifestation d’une production neuronale. Les thérapeutes psychocorporels ne mobilisent pas un cadre matérialiste qui rabat l’esprit sur l’activité biologique. Ils tendent fortement à rejoindre la psychologie transpersonnelle et certains courants spirituels qui stipulent l’existence d’une dimension psychique dont les caractéristiques dépassent sa corrélation avec l’activité biologique. Cependant, si l’esprit est transcendant, comment comprendre la corrélation corps/esprit ? Comment conceptualiser leur unité ?

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La fonction transcendantale, comme son nom l’indique, ne peut être saisie uniquement par la description scientifique du comportement d’une substance matérielle ou énergétique. Si nous faisons cela, nous retombons sur une explication matérialiste qu’il convient de dépasser. En effet, le problème majeur de l’approche matérialiste est qu’elle n’arrive pas à véritablement expliquer comment le phénomène de la conscience peut être issu d’une activité physique, biochimique ou même énergétique. C’est ce que le philosophe australien David Chalmers appelle le « problème difficile de la conscience » notamment dans son ouvrage The conscious mind, in search of a fundamental theory [1] ou dans son article Facing Up to the Problem of Consciousness [2]. Les questions principales et irrésolues de ce problème peuvent être énumérés ainsi :

  • Pourquoi des processus physiques devraient-ils donner lieu à une riche vie intérieure ?
  • Comment se fait-il qu’au moins certains organismes sont des sujets de leurs expériences ?
  • Pourquoi existe-t-il une conscience des informations sensibles ?
  • Pourquoi les qualiaexistent-ils ?
  • Pourquoi y a-t-il une dimension subjective de l'expérience ?
  • Pourquoi ne sommes-nous pas des « zombies philosophiques» ?

Il semble donc nécessaire de se poser la question de la possibilité d’une activité transcendantale ne se réduisant pas à une activité descriptible par la science matérialiste, tout en étant pourtant corrélée à elle. Ceci nous mène vers une question de facture métaphysique qui va se révéler d’une profondeur abyssale : comment combiner une unité corps/esprit et une fonction transcendantale dans une même équation ? Dans quelle mesure pouvons-nous avoir une unité et une dualité, « un » et « deux », tout à la fois ?

Face à cette équation, les thérapeutes psychocorporels pourraient alors être séduits par les pensées idéalistes qui considèrent que la nature ultime de la réalité repose dans l’esprit et qui rendent compte de l’apparition de la matière à partir de cet esprit - soit par un principe de création ex-nihilo qui stipule un acte créateur à partir de rien, ou par un principe de création par génération qui stipule qu’il y a déjà quelque chose, une sorte de matière première, depuis laquelle un acte créateur fait émerger des formes. Cependant toute la puissance de la question se trouve ici dans le fait que les thérapeutes psychocorporels cherchent à décrire un vécu transcendantal incarné, c’est-à-dire une expérience consciente vécue à la première personne dans un corps biologique. Le cadre idéaliste n’offre par les outils pour décrire le vécu intime et subjectif d’un être vivant. Il lui manque un point de vu phénoménalisant.

Ainsi, ni l’approche matérialiste, ou même réaliste, ni l’approche idéaliste ne sont satisfaisantes. Il se révèle nécessaire, sur un plan philosophique, de s’orienter vers des outils phénoménologiques.

La visée de la phénoménologie, fondée par Edmond Husserl au début du XXe siècle, est justement la description rigoureuse des structures constitutives de l’expérience consciente à la première personne. « De fait, la phénoménologie va juger que l’hypothèse matérialiste, comme l’hypothèse idéaliste, sont des hypothèses unilatérales. Elles ne sont pas fausses en tant que telles, mais elles ne rendent pas compte de la complexité du phénomène conscient [3]», indique la philosophe Pr Natalie Depraz lors d’un entretien. Ainsi, la complexité de l’espace phénoménalisant doit être inclus adéquatement dans notre équation.

Cependant, nouveau rebondissement, la phénoménologie ne va-t-elle pas à l’inverse, en plongeant dans la description de ce vécu intime et subjectif, le déraciner de son existence empirique ? En effet, alors que la phénoménologie considère que la description du vécu subjectif à la première personne est le fil conducteur de sa méthode, elle implique un abord du corps physique tel un vécu ou une expérience subjective, et non comme une donnée empirique. Il en découle que tout ce qui est de l’ordre de la matérialité corporelle est difficilement pensable par la phénoménologie. Ce courant de pensée, tel qu’il s’est construit historiquement, tend à estimer que la réalité empirique et biologique du corps n’est pas une question pour lui, que c’est un sujet hors champ. Or, le véritable nœud de notre problème est que nous cherchons à faire se rejoindre la phénoménalité du vécu à la première personne avec son inscription empirique.

Ainsi, pour résumé, nous ne pouvons être ni pleinement matérialistes ou réalistes, ni pleinement idéalistes, ni même pleinement phénoménologues, puisque tout se joue autour de l’articulation entre l’espace phénoménalisant, capable de prendre en compte une dimension transcendantale, et l’existence empirique, capable de prendre en compte le corps. Nous voilà ainsi rendus sur une frontière philosophique d’avant-garde.

De fait, il se trouve que des développements récents de la phénoménologie, justement confrontés à la nécessité de dialoguer avec des données empiriques, tentent des déplacements vers des pensées phénoménologiques novatrices, qui pourraient s’avérer fécondes quant à notre question. « Il me semble qu’il convient de distinguer deux conceptions de la phénoménologie, une qui est historique et une qui est contemporaine, et de considérer que cette dernière peut s’ouvrir à une approche empirique et du coup en être elle-même renouvelée [4]», signale le Pr Natalie Depraz. La théorie de l’énaction, une notion de cognition située ou incarnée, a par exemple été proposée par le neurobiologiste Francisco Varela alors qu’il cherchait à dépasser l'opposition du subjectivisme et de l’objectivisme.

Nous ne sommes donc plus avec deux mais trois termes de départ : le corps, l’esprit transcendantal et l’expérience phénoménalisante. Ainsi notre question initiale évolue. Au lieu de chercher à comprendre comment « un » et « deux », l’unité et la dualité corps/esprit, peuvent exister en même temps, nous devons dorénavant nous demander dans quelle mesure la prise en compte de l’expérience phénoménalisante offre les moyens de dépasser l’unité et la dualité corps/esprit afin de possiblement nous orienter vers une sorte de troisième domaine d’être - dont l’activité ne pourrait être rabattue ni sur l’activité consciente (ce que tend à faire la phénoménologie historique), ni sur l’activité biologique (ce que fait la science). C’est cette question que nous allons tenter d’analyser au cours de ce mémoire.

(...) 

Une étude phénoménologique

Cette étude va ainsi présenter dans un premier temps un résumé des apports de la phénoménologie historique quant à la question de la corrélation corps /esprit, pour ensuite s’ouvrir vers des courants de phénoménologie de facture plus contemporaine. Car bien que, comme nous l’avons vu, la phénoménologie historique ne puisse pas pleinement répondre à la nécessité d’une description de l’inscription empirique et donc biologique du sujet, l’examen de l’activité phénoménalisante qu’elle propose reste le socle de notre démarche : c’est nécessairement à partir de l’espace phénoménalisant que nous tenterons de rejoindre la dimension empirique afin de ne pas basculer dans une approche qui soit juste réaliste.

La tâche consistera donc dans cette première partie, à examiner la façon dont Descartes - fondateur de la philosophie moderne et précurseur de la démarche husserlienne -, puis Husserl et les grands phénoménologues à sa suite, ont abordé la question de la corrélation corps/esprit, objet/conscience, empirique/transcendantal. Afin de mener à bien ce projet, cette étude propose de s’appuyer sur le séminaire Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? Descartes dans la phénoménologie [6] donné à la Sorbonne au premier semestre 2017 par le Pr Renaud Barbaras (1955-), et sur l’ouvrage Introduction à une phénoménologie de la vie [5] de ce même philosophe contemporain.

En effet, ce séminaire et cet ouvrage posent clairement le problème de la corrélation et permettent de visiter notamment l’œuvre de René Descartes (1596-1650), Edmund Husserl (1859-1938), Martin Heidegger (1889-1976), Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et Michel Henry (1922-2002). Cette première partie présentera ainsi un résumé de l’évolution d’une réflexion historique et philosophique. Notons que cette présentation sera teintée par la mise en avant d’un Husserl « idéaliste » par Barbaras, alors qu’il existe un Husserl plus tardif nommé « de la passivité ».

Dans un deuxième temps, cette étude se concentrera sur la présentation de la philosophie de Hans Jonas (1903-1993), également présentée par Barbaras, qui sera alors doublée de l’examen de l’ouvrage de Jonas Le phénomène de la vie, vers une biologie philosophique [7]. Hans Jonas, philosophe allemand connu pour sa réflexion autour des notions de responsabilité et d’éthique, s’est également attelé au développement d’une approche phénoménologique du vivant. Pour cela, il s’appuie sur le concept de métabolisme comme lieu d’inscription de l’activité phénoménalisante de la vie. Et c’est plus particulièrement dans cette partie que nous verrons combien il est judicieux d’élargir le sujet de notre étude à l’ensemble des êtres vivants.

L’examen de la philosophie de Jonas, de certains points de la critique que Renaud Barbaras en fait, et de certaines questions soulevées par moi-même, nous permettra alors d’apprécier la légitimité d’opérer des migrations au sein même de la phénoménologie vers des approches empiriques. Par ailleurs, cela nous permettra d’envisager, qu’au-delà du dualisme, il soit possible de penser un troisième domaine d’être déjà mentionné. Nous n’aurons pas la prétention de définir ce domaine, mais tout du moins, nous proposons d’en contempler l’éventualité.

Ainsi cette étude, qui a pris pour socle de départ l’enseignement de Renaud Barbaras, se rapprochera davantage de la philosophie de Hans Jonas dans sa deuxième partie. Si cette recherche était amenée à se poursuivre, elle pourrait se diriger vers l’étude de philosophes ou de scientifiques tels que Natalie Depraz (1964-), notamment auteure de Lucidité du corps. De l'empirisme transcendantal [8], Michel Bitbol (1954-), notamment auteur de La conscience a-t-elle une origine ? [9], et Francisco Varela (1946-2001) notamment co-auteur avec Evan Thompson et Eleanor Rosch de L'inscription corporelle de l'esprit, sciences cognitives et expérience humaine [10] - dont nous ferons mention par moment. En effet, ces chercheurs visent à élargir leurs pensées vers une pratique phénoménologique contemporaine, ouverte à l’inclusion de données empiriques et soucieuses d’éviter les écueils de la métaphysique.

 

[1] Chalmers David, The conscious mind, in search of a fundamental theory, ed. Oxford University Press, 1997.

[2] Chalmers David, Facing Up to the Problem of Consciousness, Journal of Consciousness Studies, 1995, pp. 200-219.

[3] Depraz Natalie, Paris, entretien du 18 avril 2017.

[4] Depraz Natalie, Paris, entretien du 18 avril 2017.

[5] Barbaras Renaud, Introduction à une phénoménologie de la vie, Ed Vrin, Paris, 2008, p. 7. Noté IPV.

[6] Barbaras Renaud, Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? Descartes dans la Phénoménologie, Séminaire, La Sorbonne, 20 janvier - 21 avril 2017. Noté QDP.

[7] Jonas Hans, Le Phénomène de la vie, vers une biologie philosophique, trad. D. Lories, Ed De Boeck, Bruxelles, 2001. Edition originale The phenomenology of life. Towards a philosophical Biology, édition Harper & Row, 1996. Noté PhV.

[8] Depraz Natalie, Lucidité du corps. De l'empirisme transcendantal, Ed Kluwer, Dordrecht, 2001.

[9] Bitbol Michel, La conscience a-t-elle une origine ?, Flammarion, Paris, 2014.

[10] Varela Francisco, Thompson Evan, Rosch Eleanor, L'inscription corporelle de l'esprit, sciences cognitives et expérience humaine, Trad. V. Havelange, Ed Le Seuil, Paris, 1993. Edition originale The Embodied mind: cognitive science and human experience. MIT Press, 1991.

EN BREF...

Je suis auteure et journaliste, titulaire d'un Master de philosophie (DEA), de diplomes de psycho-praticienne et d'homéopathe. Mon regard porte sur les nouvelles tendances dans les domaines de la médecine et des thérapies, des sciences du vivant et de la spiritualité.  En savoir plus...

J'oeuvre pour la promotion d'un savoir respectueux de l'intelligence du vivant, de la réalité d'une symbiose entre l'homme et son environnement et de la profonde capacité de l'humanité à évoluer

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